De notre correspondant
E N 1933, l'Allemagne comptait 1 380 pédiatres dont 752 d'origine juive, proportion élevée due notamment au fait que, dès les années 20, l'antisémitisme officieux de beaucoup d'universités empêchait les médecins juifs de se tourner vers des spécialités réputées plus nobles, comme la chirurgie ou la gynécologie : pour cette raison, plus de 50 % des pédiatres étaient juifs, contre 16 % pour l'ensemble des médecins.
Dès avril 1933, tous les pédiatres juifs employés dans les hôpitaux ou les services municipaux ont été licenciés, tandis que les libéraux ont été déconventionnés un peu plus tard par les caisses de maladie. Si 60 % des pédiatres juifs ont réussi à émigrer, surtout vers les Etats-Unis et la Palestine, ceux qui restèrent en Allemagne firent l'objet de persécutions croissantes, avant d'être privés de leur titre de médecin en 1938. 73 pédiatres juifs ont été déportés, et 60 ne sont jamais revenus des camps.
Une commission d'historiens
Première spécialité à se pencher sur son passé, la pédiatrie allemande a chargé une commission d'historiens de retracer la destinée des pédiatres juifs et, actuellement, le sort de 120 d'entre eux reste encore inconnu.
Le Pr Eduard Seidler, lui-même pédiatre et directeur honoraire de l'institut d'histoire de la médecine de Fribourg, a présenté l'état de ces recherches dans le cadre des « mardis de l'histoire » organisés par le département d'histoire de la médecine de la faculté de médecine de Strasbourg (1). En étudiant, ville par ville, la destinée des pédiatres, il a pu retracer des centaines d'histoires individuelles, qui figurent aujourd'hui dans une publication consacrée aux pédiatres sous le nazisme : aujourd'hui, explique-t-il, « de nombreux vieillards me contactent pour me dire que le Dr Untel était leur pédiatre avant la guerre, et ces témoignages me permettent d'affiner encore mes recherches ». Publiées avec les photos des médecins, des notices biographiques souvent bouleversantes sont, pour le Pr Seidler, « plus parlantes que les grandes études générales ». Par exemple, l'histoire de cette pédiatre d'Offenburg, petite ville badoise située en face de Strasbourg, qui se suicide au moment de partir en déportation, tandis qu'un de ses confrères, dénoncé par des voisins, passe trois ans à Auschwitz où il soigne autant qu'il peut les petits déportés avant d'être assassiné à son tour. Plusieurs autres pédiatres badois ont été déportés, comme les Juifs de cette région, au camp de Gurs dans les Pyrénées-Orientales, camp de prisonniers ouvert pendant la guerre d'Espagne par les autorités françaises, et qui a servi ensuite de camp de concentration. Si deux pédiatres sont parvenus à s'en échapper et à gagner l'étranger, plusieurs autres y sont morts dès 1940.
Le Pr Seidler rappelle la « saignée » causée par le départ ou la disparition de la moitié des pédiatres du pays, qui ont affecté la recherche et les soins pédiatriques allemands. Saignée dont la discipline ne se relèvera que très lentement.
Paradoxalement, le nazisme cherchait à promouvoir une enfance saine pour « reboiser l'Allemagne », mais les efforts entrepris par le régime pour parvenir à ce but, - construction d'hôpitaux, allocations sociales généreuses - excluaient bien sûr tous les enfants considérés comme non-allemands. Les pédiatres des pays occupés par l'Allemagne ont subi le même sort que leurs homologues allemands, mais c'est à Vienne, en 1938, que la tragédie fut la plus douloureuse : du jour au lendemain, 98 pédiatres, sur les 110 que comptaient la ville ont été interdits d'exercice et expulsés pour des motifs raciaux, comment l'ont été, après juin 1940, les médecins juifs alsaciens expulsés vers la France.
(1) Organisés par le département d'histoire de la médecine de la faculté de médecine de Strasbourg dirigé par le Pr Jean-Marie Vetter , les « Mardis de l'histoire de la médecine » constituent des cycles de 6 conférences par an ouvertes à tous, qui reprendront en octobre prochain. Renseignements auprès de l'Institut d'anatomie pathologique, 4 , rue Kirschleger, 67000 Strasbourg.
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